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Centre International d’Etudes et de Recherches de Vichy / La Montage Vichy

Le film de Bertrand de Solliers et Paule Muxel « L’année dernière à Vichy » sera présenté dans sa version longue le samedi 7 mars 2026 au cinéma Grand Ecran  

Le film qui a été réalisé entre 2003 et 2006 et diffusé par Arte en 2007 sera présenté le samedi 7 mars au cinéma Grand Écran en présence du réalisateur Bertrand de Solliers.

Bertrand de Solliers est réalisateur et documentariste indépendant. Il est originaire de Vichy. Avec Paule Muxel ils ont co-réalisé de nombreux films tout au long des quarante années de leur carrière. Ils ont abordé des thèmes difficiles comme la folie (« Histoires autour de la folie », 1993) ou le SIDA (« Sida, paroles de l’un à l’autre », 1993 ; « Une histoire qui n’a pas de fin », 1994 ; « Sida, paroles de familles », 1995).

Toute une partie de leur travail est également consacrée à l’histoire (« L’année dernière à Vichy », 2007, « Philippe Pétain », 2010, « Les carnets de Josée Laval », 2016)

Actuellement, ils terminent un long métrage autour de « Barbe bleue » de la grande chorégraphe Pina Bausch. Les deux réalisateurs ont obtenu de nombreux prix et récompenses tout au long de leur carrière.

Entretien avec Bertrand de Solliers

Comment doit-on vous présenter et présenter votre travail ?

Bertrand de Solliers : Je m’intéresse à des sujets sur lesquels j’ai besoin d’apprendre. Il ne s’agit pas pour moi de transmettre mes idées mais d’essayer de transmettre ce que les gens pensent de la complexité de leur vie, du monde, de ce qu’ils traversent. Mon travail est un travail de passage. Mon objectif, c’est de faire passer des opinions, des expériences de la vie différentes. 

Comment est né le projet de « L’année dernière à Vichy » ? Comment avez-vous travaillé ?

Bertrand de Solliers : Le projet du film est né au début des années 2000, à une époque où nous habitions à Vichy. Se retrouver dans une ville où l’on parlait peu de ce passé, ou avec beaucoup de retenue, a déclenché une sorte de conscience citoyenne. À l’origine du film, il y a ma propre ignorance sur la période et à l’époque Il n’y avait pas eu localement d’effort pour recueillir la mémoire vivante, celle des contemporains de la période. Cette mémoire vivante allait disparaître. Nous avons commencé à tourner le film en août 2003. Le rassemblement des témoignages s’est étalé sur plusieurs années. Au fur et à mesure, des liens se sont établis, des ponts se sont créés entre les personnes. Le dernier tournage avec Jean-Claude Stewart, qui avait été arrêté par la Gestapo à Vichy, a eu lieu en octobre 2006.

Comment concevez-vous votre rapport à l’histoire en tant que documentariste ?

Bertrand de Solliers : Nous ne sommes pas des historiens. Nous nous posons des questions, que tout le monde peut se poser, pourrait se poser ou devrait peut-être se poser, surtout aujourd’hui où un film comme celui-là interroge les glissements de la politique. Notre objectif, c’était de questionner la mémoire de ces personnes qui très jeunes avaient vécu les quatre années d’occupation à Vichy et qui appartenaient à tous les bords politiques. Mon point de vue était qu’il était encore possible d’interroger la période de Vichy indépendamment des historiens. Quand je rencontre les filles de Jean Zay, cela se passe près des lieux où il a été assassiné. J’ai essayé de rendre le mieux possible le point de vue de cette époque. Ce n’était pas si simple. Par exemple, quand on a essayé de travailler sur la mémoire de Laval à Châteldon, je n’ai trouvé personne qui veuille parler. À Vichy les seules personnes que je n’ai pas pu aborder étaient des gens qui avaient été collaborateurs. C’était évidemment très difficile pour eux. Mais, d’une manière générale, les gens qui ont accepté d’évoquer ces années de guerre étaient encore très vivants dans leur mémoire.  

Systématiquement nous avons montré les rushes des témoignages pour que les personnes se rendent compte que leur parole avait été respectée et que le sens de leurs propos était construit dans un montage où il n’y avait pas d’ambiguïté. Leur validation a été pour nous une grande satisfaction.

Que vous a appris le film de la mémoire des témoins ?

Bertrand de Solliers : La mémoire est quelque chose de difficile parce qu’elle est douloureuse. Il y a aussi l’influence de la mémoire collective sur la période. Mon travail avec Paule à ce moment-là a toujours de faire revenir les témoins au profond d’eux-mêmes et de les faire réagir à partir du vécu de leur enfance ou de leur adolescence, c’est-à-dire susciter chez eux la mémoire du vécu. Cela ne va pas de soi. Rares sont les personnes qui, comme Lucette Billet, la couturière de Cusset, revivent la mémoire comme s’ils vivaient encore les événements.

Vingt ans après, feriez-vous le même film aujourd’hui ?

Bertrand de Solliers : Non, ce n’est pas possible. Chaque film appartient au moment où il est fait, avec ses qualités et ses défauts et aussi parce qu’il est impossible de tout dire. Les époques sont différentes, les intuitions sont différentes. On a aussi appris entre-temps.

Avez-vous présenté votre film à Vichy à l’époque ?

Bertrand de Solliers : Non. Personne ne me l’a demandé. Ce sera donc une première.

PAULE MUXEL & BERTRAND DE SOLLIERS TERRAIN MINEURS / Nouvel Obs

 

            C'est un de ces documentaires dont les images restent longtemps en mémoire. Dans "Terrain Mineurs", Paule Muxel et Bertrand de Solliers observent, avec lucidité et bienveillance, le fonctionnement de la Protection de l'Enfance. Pendant plus de deux heures, la caméra capte ces face-à-face avec des adolescents délinquants, des parents atterrés, des juges surchargés, des éducateurs compréhensifs, des procureurs fatigués. Et c'est passionnant. Ces paroles échangées avec difficulté, cette institution qui peine à poser des limites, ces tentatives d'éducation, ces délits parfois incompréhensibles, tout se conjugue pour donner l'impression d'une société malade, bancale, qui est la dernière ligne de défense pour remettre (ou du moins, tenter) des enfants dans le droit chemin. La morale fait défaut, les structures familiales sont souvent éclatées, l'autorité est mise en cause, la précarité dominante. Parfois, on sent la faiblesse des parents, qui s'en remettent au juge pour combler leur déficit de parole. D'autres fois, on perçoit le découragement des magistrats, face à un éternel recommencement.

 

            Paule Muxel et Bertrand de Solliers, qui ont signé un remarquable film sur Pétain (entre autres), ont décidé de procéder à une sortie sur mesure de "Terrain Mineurs", et d'aller à la rencontre du public. Le 12 mars, donc, dans la salle des "Trois Luxembourg", ils animeront un débat avec Thierry Baranger, président du Tribunal pour Enfants de Bobigny, et Claudine Nougaret, productrice. Le 18 mars, au même endroit, aura lieu une rencontre avec Dominique Attias, vice-bâtonnière du barreau de Paris. Le 19 mars, débat avec Frédéric Pichaud et Marie-Hélène Baujard, éducateurs spécialisés. Le 26 mars, échange avec Bertrand Mazabraud, juge pour enfants (qu'on voit dans le film).

 

L'Obs - Comment en êtes-vous venus à vous intéresser à ce sujet ?

Bertrand de Solliers - C'est dans la ligne de notre cinéma, qui est un cinéma de rencontres. Pour nous, il y a une cohérence entre nos films précédents, "Histoires autour de la folie" (1993), "Sida, paroles de famille" (1995), "L'Excellence et le doute" (2013) et celui-ci. Notre question, même sur les films que nous avons faits sur Vichy et Pétain, c’est : "Comment je m'interroge en tant que citoyen sur ces sujets?"

Paule Muxel - C'est aussi la question de comprendre comment la mémoire travaille sur le temps, pour les sujets historiques. Nous nous intéressons à tous ces thèmes qui structurent - ou pas - notre société.

 

L'Obs - Néanmoins, vous êtes passés d'une matière historique, comme la période de la Collaboration, à une matière sociale...

Bertrand de Solliers - Dans "Histoires autour de la folie", il y avait déjà l'enfance, comme dans "L'Excellence et le doute", qui était un film sur l'enseignement dans une institution d'une ville de province. Peu après la sortie de ce dernier film, un de nos amis nous parle de son petit-fils, et il nous dit: "Qu'est-ce que les juges pour enfants bossent!" Du coup, nous avons tenté de comprendre cette notion de protection de l'enfance, loi de 1945, avec le prolongement du pénal, qui, aujourd'hui, est menacé.

Paule Muxel - Nous sommes ainsi allés vers des juges qui avaient une certaine idée de leur mission, et qui ont accepté de nous rencontrer, ce qui n'était pas évident.

L'Obs - Ce qui se dégage de votre film, c'est une certaine désespérance, car la perspective de la récidive est omniprésente...

Bertrand de Solliers - Nous n'avons pu filmer que les familles qui acceptaient notre présence. Celles-ci sont souvent dans le pétrin, dans d'immenses difficultés, économiques, culturelles, familiales. Nous nous sommes heurtés à beaucoup de refus, qui proviennent des classes sociales les plus éduquées. Il y a un filtre, ainsi.

Paule Muxel - Nous étions présents, et ces accords se faisaient sur le terrain, et non en amont. Le juge informait la famille qu'un documentaire était en cours de tournage, et c'est là, à ce moment de crise, que l'acceptation ou le refus intervenaient. Nous avions deux minutes pour convaincre.

Bertrand de Solliers - Une famille sur cinq acceptait.

 

L'Obs - Qu'est ce qui ressort de cette expérience ?

Bertrand de Solliers - Le sentiment que le travail des juges pour enfants est méconnu.

Paule Muxel - Notre film ouvre une petite fenêtre sur ce travail. Notre travail a duré plus de six mois, et ce que nous avons vu nous permet de dire que ce travail est incroyable. Les juges doivent prendre en considération le temps. Ainsi, nous avons eu accès à un juge qui connaissait les enfants devant lui, depuis un âge très tendre, deux ans. Les enfants n'étaient évidemment pas délinquants à cet âge, mais les parents, oui. Et les enfants avaient été placés. A 18 ans, devenus majeurs, ces enfants sont venus voir leur juge pour dire au revoir. Il y avait là un accompagnement de vie...

Bertrand de Solliers - Il y a les mineurs victimes et les mineurs auteurs. Ainsi, il y a des enfants, petits, qui sont frappés, et qui, plus tard, frappent leurs parents, par exemple.

 

L'Obs - Sommes-nous dans les bas-fonds de la société ?

Bertrand de Solliers - Non. La délinquance des mineurs touche toutes les couches de la société. Par exemple, nous avons vu passer la directrice d'une grosse entreprise de luxe, dont le fils était très mal parti. Le patron d'une société du CAC 40 est venu, aussi, car le petit-fils avait été signalé à l'école.

 

L'Obs - Votre regard, dans le film, est bienveillant. Sommes-nous dans un cinéma militant ?

Paule Muxel -Pas militant, mais impliqué. Nous n'avons pas la volonté de militer, nous n'avons pas de message à délivrer. On laisse la possibilité au spectateur d'être interpellé par ce qu'il voit. Nous ne démontrons rien.

Bertrand de Solliers - Notre travail est d'inciter le spectateur à se poser des questions.

 

L'Obs - Vous êtes dans la filiation du cinéma documentaire classique, comme celui de Joris Ivens?

Bertrand de Solliers - Nous sommes assez objectifs, un peu comme Raymond Depardon.

Paule Muxel - dans "Terrain Mineurs", on reste très en retrait. Une fois que le juge commence à travailler, les participants oublient notre présence.

Bertrand de Solliers - Ceci dit, notre bienveillance est une attitude à la fois politique et humaine.

 

L'Obs - Quels sont vos parrains cinématographiques ?

Bertrand de Solliers - Nous avons eu la chance de connaître Robert Bresson, lors de la préparation d'un film qui ne s'est pas fait. Sa rigueur était intéressante, on a fait les repérages pour une adaptation d'une nouvelle de Le Clézio. Puis il y a les Straub, notamment avec "Amerika-Rapports de classe" (1984), d'après le roman de Kafka.

Paule Muxel - Nous sommes tous les enfants de mai 68, aussi. Nous avons pris l'habitude d'interroger les choses.

Bertrand de Solliers - Nous sommes des témoins, avec des filtres précis. Nous nous demandons, dans "Terrain Mineurs", qu'est ce qu'une audience entre un juge et un enfant ? C'est ça, le film.

 

L'Obs - Sur le plan pratique, combien y a -t-il eu de juges d'accord pour être filmés ?

Paule Muxel - Trois. Et deux procureurs et un éducateur. Six mois de préparation et dix mois de tournage.

Bertrand de Solliers - Il y a eu aussi beaucoup de travail administratif, notamment sur les autorisations de la PJ. Nous avons aussi eu une chose exceptionnelle, c'est l'autorisation de filmer au Dépôt, rarement accordée. Cet aspect-là nous a pris un an.

 

L'Obs - Vous êtes restés en immersion dans ce monde longtemps...

Paule Muxel - Nous avons commencé à tourner le 15 novembre 2015, soit deux jours après le Bataclan. Nous avons donc vu le goulot sécuritaire se mettre en place. Ça a joué sur les enfants.

Bertrand de Solliers - Au niveau du parquet et au niveau des juges, il y a eu une tension, notamment sur les questions du terrorisme en relation avec les mineurs. Ainsi, nous avons vu l'arrivée de ce mineur qui a tenté d'assassiner un professeur, à Marseille. Au niveau des éducateurs de la PJ, ça s'est senti aussi. Très fort. Nous n'avons pas pu filmer cela.

 

L'Obs - Quelle conclusion tirez-vous de votre immersion ?

Bertrand de Solliers - L'institution de la protection de l'enfance est active, elle existe, mais comment peut-on aider dans des familles qui ont peu de moyens? Les choses, malgré tout, progressent. La société française est marquée par ces problèmes, et les outils sont très limités. Quand les juges ont jugé, le reste leur échappe... Les problèmes de fond ne sont pas réglés.

Paule Muxel - Oui, mais heureusement que ce système existe. C'est important d'être là. Il est nécessaire d'accompagner l'enfant. Il y a une présence, une attention, une vigilance. Les juges qu'on a pu voir ont souvent une grande qualité humaine. Leur rôle est difficile. Retirer un enfant à une famille, dans l'urgence, ce n'est pas une décision facile. Le doute est toujours présent. L'un des juges, qui avait des années d'expérience, nous a dit: "Il n'y a pas de règles". Il y a des enfants qui suivent la procédure éducative, qui ne posent pas de problèmes et qui, en fin de parcours, récidivent. Là, le juge est démuni. A l'inverse, certains des enfants qui semblaient obtus, rétifs, s'en sortent très bien. Donc, oui, il n'y a pas de règles. L'État essaie de mettre de l'ordre là-dedans. La sanction existe, avec son cérémonial. Personnellement, mon ressenti est que le rejet, l'immigration, la précarité jouent un rôle, notamment chez les mineurs étrangers. On sort de là avec l'idée que le travail est continuel.

Bertrand de Solliers - Nous avons vu l'arrivée d'une grande quantité d'enfants mineurs étrangers. Le tribunal pour enfants fonctionne sur la dimension éducative. Si ce système n'existait pas, qu'est ce qui resterait?

 

L'Obs - Tout ça repose sur une certaine confiance dans la nature humaine, quand même ?

Paule Muxel - C'est sûr. On sent que la société française est en voie de fragmentation. Et la tendance va en s'aggravant.

François Forestier Le Nouvel Observateur

© 2026 par Bertrand de Solliers
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